Entretien le 12 novembre 2005, à Pont-Péan, lors de la preparation pour la soirée-concert d'Osvaldo Chacon au 3ème Festival des Danses Cubaines.
D'où viens-tu, qui es-tu ?
Moi déjà je suis français, contrairement à certains acteurs de la scène salsa parisienne. J’ai découvert la salsa comme beaucoup de personnes il y a longtemps, enfin tout est relatif, de par mon métier dans le tourisme. J’avais été invité à l’ouverture de Cuba au tourisme, il y a une dizaine d’années. J’ai découvert la musique là-bas. Je suis un fan de musique ; j’ai pris une claque quand j’ai entendu dans une ferme à Pinar del Rio, il y avait un fermier avec son petit poste, il passait « Y que tu quieres que te den » d’Adalberto Alvarez. Je lui ai dit : « qu’est-ce que c’est que cette musique ? » Il m’a dit : « c’est la musique de mon pays, la salsa. ». Je lui ai dit : « il me faut ce disque ». Je lui ai donné 10 dollars, il était très content, à l’époque c’était énorme pour lui, et pour moi j’étais très content d’avoir ce disque-là ; c’était mon premier disque de salsa et je l’ai toujours avec moi dans ma mallette de DJ. C’est un symbole du démarrage de ma passion pour cette musique.
A partir de ce disque comment se fait-il que tu es arrivé là où tu es aujourd’hui ?
Quand je suis rentré j’ai commencé à me documenter sur cette musique, à acheter beaucoup de disques. Je suis très boulimique quand il s’agit de musique. Un jour en me baladant j’ai vu une affiche de concert, c’était les « Paris Salsa All Stars » que gérait Luis Rosich, Yuri était tout jeune à l’époque, il n’était pas encore connu. Il y avait un regroupement des musiciens latinos de Paris, c’était organisé au New Morning presque tous les mois, avec Alfredo Cutufla et même Anga Diaz « ex-Irakere ». J’ai donc été voir pour la première fois un orchestre salsa en live, j’ai vu des gens danser et j’ai trouvé ça génial. J’ai continué à acheter beaucoup de disques, sans faire de différence entre salsa cubaine et salsa portoricaine, j’ai même commencé par la Fania, Hector Lavoe, quelqu’un que j’affectionne encore beaucoup aujourd’hui. A force de sortir j’ai rencontré Roberto El Cubano et nous sommes devenus très proches. Lui avait des plans pour mixer et moi j’avais les disques et on a fait un échange de compétences. Lui a un grand talent pour la pédagogie et nous nous sommes dits que nous étions donc complémentaires.
Tu sortais où à l’époque ?
Je sortais indifféremment, car à l’époque il n’y avait pas cette scission cubaine-portoricaine-colombienne comme il y a aujourd’hui. Je sortais dans les concerts, il y avait beaucoup de concerts à l’époque, à Paris on avait la grande possibilité de choisir. Je ne veux pas faire le vieux con, mais il y avait vraiment une ambiance très sympathique entre tout le monde. Il n’y avait pas ces guerres d’écoles. Il n’y avait pas assez de gens, pas assez de monde pour être dans cet esprit là.
Décris la scène à cette époque là ?
Forcément le New Morning pour les concerts, puis il y avait des concerts un peu à droite et à gauche, je me rappelle avoir vu un concert colombien au Chalet du Lac, et à l’Orée des Bois. Ou la Combinacion Perfecta et El Canario à Aquaboulevard. Il n’y avait pas d’endroit précis, juste plein de petits endroits partout. Des fêtes chez les gens aussi. On faisait aussi des grosses parties chez les gens.
Les gens étaient là pour danser, pas pour écouter ?
Le New Morning c’était pour l’orchestre essentiellement et puis pour danser un petit peu. C’était pas une vocation de danseur, à l’époque les concerts n’étaient pas destinés à des danseurs, c’était pour des gens qui aiment le live, la musique qui vit.
Et pour toi, si tu pouvais choisir, qu’est-ce qui est le plus important ?
De toute façon sans musique il n’y a pas de danseur. J’accorde une grosse importance à défendre la musique live. C’est à dire que si j’ai une soirée le même soir qu’un concert que j’estime trop important, j’annule ma soirée. J’ai déjà fait et je le referai. Les musiciens sont en train de « crever de faim », ça reste de la survie et cela me fait peur. On a Osvaldo Chacon qui survit plus qu’il ne vit en Angleterre, par rapport à la musique. C’est dommage car il y a beaucoup de personnes talentueuses, mais peu de moyens.
Quels sont les causes pour ce manque de moyens ? Pourquoi les concerts qui étaient si nombreux avant sont moins fréquents maintenant ?
Je pense qu’il y a eu une évolution de la consommation et l’évolution de la façon de sortir. Le consommateur n’est plus tourné vers le concert mais plutôt vers la danse. Il reste une population bien sûr qui est très concert, très live, mais la majorité est là pour la danse. On va plus facilement remplir un congrès de danse avec des grands affiches de danseurs qu’un grand concert auquel va assister un tiers ou un quart de la population salsa. On arrive à faire des gros concerts, mais dans le peu de concerts qu’il y a, reste le problème de la communication. Les organisateurs ne savent pas communiquer, je le dis ouvertement parce que je trouve ça dommage. Quand on sait deux semaines avant qu’un concert va passer, c’est dommage, c’est déjà sûr qu’il y a un quart de personnes qui ne sera pas informé ou qui ne pourra pas pouvoir se libérer. Paris est aussi très cher pour l’organisation de concerts.
Est-ce que cela a changé à Paris ou est-ce nouveau ?
Je me rappelle plein de petites boîtes où il y avait de la salsa en live, et surtout des grandes Fiesta de l’Elysée Montmartre, mais aujourd’hui c’est impensable, c’est trop cher. Donc aujourd’hui on rentre dans un espace d’amateurisme. On n’est pas aussi professionnels que les italiens, qui sont vraiment au top que ce soit au niveau de l’organisation de concerts, festivals ou congrès. On fait preuve d’amateurisme en France. C’est plus la passion qui est notre moteur que le professionnalisme.
D’après toi, à quoi cela est-il dû ?
C’est une bonne question, si j’avais la clé je pouvais ouvrir la porte. Je pense qu’il n’y a pas suffisamment d’argent qui circule dans ce milieu là, les soirées de danse ne sont pas assez rentables. On a du mal à trouver des endroits pour lancer des soirées car les propriétaires se plaignent du peu de rentabilité des soirées salsa. Personne ne va vouloir prendre le risque financier.
Est-ce qu’une évolution de la population salsera pourrait aider la chose ?
Je pense qu’il faut, sans vouloir donner de leçon, essayer d’éduquer sa population, les personnes du milieu. Il faut absolument qu’ils achètent des disques. Télécharger est vraiment faire du tort à l’artiste. Si l’artiste ne vend pas de disque, ils n’ont pas de contrat, s’ils n’ont pas de contrat ils ne sont pas connus. S’ils ne sont pas connus, ils ne viennent pas en concert…etc… C’est vrai qu’à Cuba c’est un peu particulier car il y a l’Etat qui est derrière, mais cela limite aussi. En Europe avant de sortir un disque on hésite, cela nécessite beaucoup d’argent, la production des disques coûte très cher ; les gens téléchargent car ils ne comprennent pas la nuisance qu’il y a derrière. Je comprends pourquoi les gens téléchargent, parce que c’est tellement facile. Télécharger Madonna ou les artistes qu’on voit partout, c’est une chose. Mais télécharger Los Van Van ou Rubén Blades, c’est forcément un tort. Cela prive aussi d’écouter d’autres titres sur l’album qui sont intéressants. Il est vrai qu’il y a beaucoup de disques sur lequel il y a un ou deux titres qui sont intéressants, mais la plupart du temps pour les grands artistes l’intégralité du disque l’est, donc pourquoi se couper de ça ? Encore une fois il faut des artistes car sans les artistes, il n’y a plus de danse.
Qu’est-ce que tu écoutes ?
C’est un peu particulier. Quand je ne suis plus dans les soirées salsa, je n’écoute pas de la salsa. En général, ça m’arrive qu’on me raccompagne en voiture après avoir mixé et je demande à ce qu’ils éteignent la radio, car d’habitude ils mettent radio latina ou une compilation à eux pensant me faire plaisir. (rire). Alors qu’en fait, j’en peux plus ! J’écoute essentiellement du jazz, de la soul-funk, du classique, du rock, de la world music… J’écoute de tout ; aujourd’hui, j’ai écouté un groupe de jazz qui s’appelle E.S.T., un groupe suédois, que j’aime beaucoup. Cela me permet aussi d’écouter d’autres musiques, qui me permettent encore plus d’apprécier la musique que je programme – j’essaie de partir sur des directions très différentes. J’écoute souvent Jamiroquai en ce moment. J’écoute vraiment de tout, dans toutes les musiques il y a du bon et du mauvais et j’essaie de prendre ce que j’estime être de qualité.
Où est-ce que tu écoutes la musique ?
Ipod. (il signale les écouteurs qui sortent de sa chemise, en rigolant). Je l’ai tout le temps sur moi et je sais que je peux ainsi m’isoler dans le train, dans l’avion, écouter la musique que j’ai envie. Dans l’Ipod il n’y a absolument jamais la même chose. Ca va du rock pur au classique, à la soul, au jazz, à la salsa en cas de manque (rire).
Comment tu travailles ton écoute de la salsa si tu n’en écoutes pas en dehors des soirées ?
C’est une bonne question, souvent je mets du temps à découvrir des morceaux qui sont déjà sortis depuis un ou deux ans. Je l’entends et je me dis « mince, c’est pas possible, il est génial comment ça se fait que je ne l’ai pas passé avant ? Mais de manière générale, j’arrive à détecter assez rapidement les morceaux sur un album qui sont « bailable » (comme disent les latinos), ou ceux que j’estime avoir un relief ou une mélodie particuliers, que les gens peuvent vraiment apprécier. Et ça, je le fais au casque très rapidement pendant que je mixe. Je déballe les disques et j’écoute pendant que je mixe, je détecte rapidement les morceaux qui sont intéressants et je les envoie pour voir ce que ça donne, si y’a du répondant sur la piste. Il y a des morceaux qui en ont tout de suite, et d’autres quand on les passe souvent, ils peuvent devenir un tube. C’est un de mes secrets de DJ, il faut que je sois capable de détecter la capacité d’un morceau qui va marcher et au contraire ce qui ne va pas marcher.
Pareil, hier soir, cinq minutes avant le début de ton set, pendant le concert tu avais déjà sorti deux disques, comment as-tu choisi et quels morceaux étaient-ils ?
Ce qui s’est passé, j’avais effectivement un seul set hier soir et je savais qu’il devait durer une heure. J’ai essayé de voir comment faire évoluer le set. Je savais qu’il fallait le faire d’une certaine façon pour que le groupe reste mis en valeur pour le deuxième set. Donc j’allais certainement pas finir avec un morceau de Los Van Van ou d’une musique cubaine de folie avant un deuxième set d’un concert salsa. J’ai commencé par un morceau de Bamboleo, c’est une musique très mise en scène, très instrumentale d’abord,
Symphonique, presque
Oui, symphonique. C’était bien envoyé comme ça et après, « Chapeando » de Los Van Van et puis après j’ai déroulé au feeling. Je savais à peu près avant la fin qu’il fallait que je cale une certaine séquence reggaetton, bachata, merengue pour pouvoir justement que les gens s’aérent la tête et apprécient mieux le groupe après, c’est important.
Hier soir j’avais l’impression en choisissant tes disques que tu jouais du piano. La musicalité est importante pour un DJ. Roberto m’a dit que tu as plus de 4.000 disques chez toi. Expliques moi le rôle de la musique dans ta propre vie ?
Quand j’étais petit j’ai grandi entre deux chambres. La chambre de mon grand frère, qui écoutait du rock, des Beatles, des Stones, tandis que dans la chambre d’à côté il y avait mon frère qui jouait du piano, puis du clavecin. J’ai toujours baigné dans la musique, pas par mes parents, mais par mes frères, j’ai toujours eu ce balancement entre rock et classique. J’ai commencé très tôt à collectionner, j’ai un peu un côté collectionneur aigu, mais pas pour n’importe quoi. La musique est toujours un reflet de l’âme. Quand tu as envie d’être heureux, tu peux trouver la musique qui peut être le reflet de tes émotions du moment et cela peut te permettre d’être en totale harmonie et quand tu es triste à l’inverse tu peux te recueillir dans de la musique plus triste. Moi quand je me lève le matin je peux mettre tel ou tel disque, c’est très variable, cela dépend de mon humeur. Une journée sans musique est une journée ratée.
Est-ce qu’il y a un moment dans ta vie où tu recherches le silence ?
Oui, souvent après les concerts. J’estime qu’il faut que j’assimile le concert. En général quand il y a un concert, ce n’est pas forcément la bonne publicité, mais quand il y a un DJ après un concert je rentre. Il faut que je m’imprègne du concert que j’ai vu, j’ai besoin de silence. Quand on me demande ‘alors on va où après le concert,’ je dis ben moi je vais me coucher. J’estime avoir pris une forte dose d’émotions et il faut je l’assimile. Si le concert était nul, c’est différent ; il faut se mettre autre chose dans la tête. Parfois aussi si j’ai beaucoup écouté de la musique, le silence m’aide à travailler aussi, à mieux apprécier la musique après. Le silence avant la musique aussi c’est bien. En l’occurrence ce soir je vais jouer pendant 7-8 heures, avec un concert en plus donc je préfère être dans le silence en ce moment.
Pour toi, quels étaient les premiers disques que tu as jamais eu ?
Ah, je ne sais pas si je peux te citer les disques. Tu veux que je te cite les premiers disques que j’ai eus ?
Oui. Même si ça fait honte.
Ah, c’est un peu catastrophique. (Rire). Je me rappelle j’avais un mange-disques, un 45 tours de Patrick Juvet, un suisse et le titre était « I love America ». Ou Karen Cheryl, aussi une catastrophe. Mais quand on est gamin…
Tu avais quel age ?
Six ans, sept ans, je ne sais plus. L’oreille se forme au fur et à mesure. On est capable d’accéder à certaines musiques après quelques années ou après certaines initiations. Tout parcours a besoin d’une initiation et l’initiation vient quand elle vient, il ne faut surtout pas la forcer. Au début j’étais réticent au classique, comme au jazz. J’ai par la suite appris à les apprécier. Ce sont les choses qui arrivent quand elles doivent arriver, tu ne peux pas forcer les gens à aimer quelque chose. Il faut savoir les initier et faut savoir capter le moment ou les morceaux qui leur permettront d’accéder à cet univers. J’ai commencé par la musique très « grande consommation » et au fur et à mesure j’ai évolué. J’ai la chance d’avoir un frère qui était très pionnier dans la découverte des groupes et des styles. J’ai découvert Police avant beaucoup de monde, mon frère avait ramené ce disque d’Angleterre, c’était en 78, ça doit faire 30 ans maintenant. Après je suis passé aux Rolling Stones, et on laisse de côté tout ce qui est très commercial car ce n’est pas très intéressant. (Rire).
Quel est la pire chose que tu as jamais aimé, dont tu pourrais avoir honte mais tu as acheté les disques quand même ?
Est-ce qu’il y a quelque chose qui pourrait me faire honte ? J’écoute la musique que j’aime, donc je n’ai pas honte à le dire. Même Madonna, il y a des moments fabuleux, des moments de créativité assez géniaux donc je n’ai pas honte de dire que j’ai des disques de Madonna chez moi. Pareil, je l’ai découvert par un ami qui était aux Etats-Unis avant qu’elle sorte Holiday. C’est vrai il y a des moments chez les artistes qui me plaisent, mais nan, j’ai des disques de Madonna, je n’ai pas honte de le dire. Humm, de qui je pourrais avoir honte éventuellement dans mon lecteur MP3 … ?(rire)
Le but n’est pas de te faire honte, par exemple je peux dire que parmi mes premiers disques il y avait les Thompson Twins, mais je les affectionne pour les mémoires de l’époque, donc…
Non, mais il y a des musiques qui sont tellement empreintes de souvenirs, que ça parait ridicule pour quelqu’un, mais plein de souvenirs et émotions pour quelqu’un d’autre. Il y a des tubes par exemple comme Hotel California, qui sont aujourd’hui tellement banalisés mais qui pour des gens de ma génération rappellent tellement de souvenirs, c’était un des titres sur lequel on draguait bien dans les « boums » qu’on organisait dans les garages des parents… pour moi il y a une énorme charge d’émotion par rapport au passé, c’est ce qui t’as fait évoluer, ce que tu as aimé à un certain moment et les souvenirs ressortent comme ça. La musique te permet de rappeler des moments ou des personnes, il n’y a pas plus fort que la musique. Je suis très admiratif devant les musiciens, je suis comme un gamin. Je trouve que c’est magique, une dizaine de personnes qui se réunissent et qui se retrouvent en harmonie, qui font de la musique… et encore plus dans le classique, quand ils sont 20-30…
Est-ce que tu as joué un instrument ?
J’ai commencé le solfège et puis ça m’a dégoûté donc j’ai arrêté. Je ne regrette pas, parce que je n’ai pas le temps. Il faut des mélomanes et j’en suis un, il y a des musiciens qui font très bien leur travail. Si j’avais du temps je commencerai un instrument.
Quel instrument ?
La basse. (rire). C’est pour cela que j’aime la musique cubaine parce que la basse est très présente et très détachée du piano et percute avec les percussions. J’aime quand ça groove et les bassistes cubains en général groovent souvent plus que les autres musiciens d’autres types de musique.
Est-ce qu’il y a un thème commun entre toutes les musiques que tu écoutes ?
L’harmonie et la mélodie sont pour moi très importantes. J’ai du mal avec ces compositeurs très modernes qui essaient de casser l’harmonie,
Comme Glass ?
Philip Glass ça va encore, mais les gens comme Boulez ou le free jazz, j’ai toujours du mal à comprendre mais c’est peut-être un problème d’initiation comme j’ai dit tout à l’heure. L’harmonie et la mélodie sont pour moi essentielles, après elle peut être compliquée ou simple mais je pense que c’est la base. Faut que ça groove et qu’on ait envie de bouger. La percussion et la basse sont pour moi essentielles, et si en plus on a une belle ligne de cuivres, alors… !
Dans la musique classique, où il n’y a pas cette idée de basse ou de groove, qu’est-ce que tu écoutes ?
Elle peut être vachement swinguante. Je suis un fan de Jean-Sébastien Bach, je trouve que ça groove justement beaucoup plus que ça ne paraît.
Il groove dans la précision…
Oui, dans la précision et le rythmique, il avait un sens de la rythmique assez étonnant. Ça me remue, me donne beaucoup d’émotions. Haendel aussi, Mozart, c’est tellement commun de le dire mais c’est tellement génial. Quand au milieu d’un opéra , vous vous retrouvez à écouter 4 voix qui chantent le même air avec des tonalités différentes mais en harmonie totale et qui communient vers le haut, on se dit, c’est pas possible…C’est de l’ordre du divin !!
Mais tu ne cites pas Beethoven ?
Beethoven aussi bien sûr, les concertos pour piano sont superbes. Mais Bach, Haendel, Mozart en premier. Beethoven beaucoup pour les symphonies et les concertos.
Mais c’est un autre esprit il a plus…
C’est vrai, c’est bien romantique. Le romantisme c’est pas trop mon truc, j’aime quand ça groove quand ça tape…(rire). Je ne suis pas un violent, mais je ne tombe pas en extase devant le romantisme musical ou autre !
Surtout que quand tu t’es lancé dans la salsa c’était la grande époque de la romantica.
Oui et d’ailleurs quand on mixe, c’est Roberto qui passe la partie « romantica », moi je passe la partie dure. Mais quand je passe la « romantica », que j’aime beaucoup, mais j’aime beaucoup quand elle est très active. Les gens comme Luis Enrique, qui a une voix très romantique mais musicalement derrière ça envoie pas mal ; Gilberto Santa Rosa, aussi. J’aime bien Victor Manuelle quand ça pulse, même si on a l’impression qu’il fait toujours la même chose. Je ne cache pas que j’aime un peu la « romantica » aussi.
Un timbaphile qui cite Gilberto Santa Rosa, c’est un peu heterodoxe, qui sont d’autres artistes que tu aimes ?
Je suis un grand fan d’Oscar d’Leon, bien sur, El Canario je trouve exceptionnel, Santa Rosa aussi. J’ai beaucoup écouté comme je te l’ai dit tout à l’heure Hector Lavoe qui a une espèce de nostalgie dans cette voix qui résonne très fort. J’étais très fan du duo Blades/Colon, j’aimerais bien qu’ils se reforment, s’ils m’écoutent (rire). Ce sont des personnes et personnalités que je trouve assez géniales. Ce sont des gens qui sont très proches de Cuba aussi, Oscar d’Leon a toujours été en hommage à Cuba, el Canario aussi. Santa Rosa aussi, son dernier album c’est évidemment un hommage à Cuba. Ce n’est pas pour rien que je les apprécie, ça fait des années qu’ils se tournent vers Cuba. Voilà pour les gens que j’apprécie en dehors de la salsa Cubaine. J’aime bien aussi Puerto Rican Power, ils ont une superbe énergie, les colombiens aussi Grupo Galé, Fruko y sus Tesos, je trouve qu’il y a aussi une belle énergie. Souvent dans mes soirées j’essaie de garder un niveau de vitesse assez élevé, je pense que c’est vidant physiquement pour les danseurs, (rire) mais j’aime bien quand ça pulse. Il y a des salsas colombiennes qui sont incroyables pour ça. Galé, Joe Arroyo, les standards…
Est-ce que tu parles espagnol ?
Oui, bien sûr.
Couramment ?
J’aime pas dire que je parle couramment, car je ne peux pas te parler de politique ou nucléaire mais je me débrouille.
Tu as parlé avant de démarrer la salsa ?
J’ai toujours pris l’espagnol en deuxième langue et je l’ai parlé à travers les voyages, c’est une langue qui est quand même beaucoup parlée dans le monde.
Ton travail est le voyage. Comment se justifient ton travail et ta passion ?
Ce n’est pas incompatible. Mon rêve c’est d’organiser des voyages autour de la musique. Ca va peut-être pouvoir se réaliser bientôt d’ailleurs, pas forcément dans la salsa. La musique fait voyager, et le voyage fait découvrir de la musique. Je ramène toujours des disques de l’étranger, j’ai un peu de mal avec les percussions chinoises. En revanche en Afrique du Sud par exemple il y a une production musicale énorme, en hip-hop, soul, jazz, et d’excellente qualité.
Je ne connais que Brenda...
A chaque fois que j’y vais je ramène au moins un disque.
Comment tu classes tes cds ?
Par style et par ordre alphabétique. Il y a un pan de mur qui est sur la soul, par ordre alphabétique, il y a les musiques de film, il y a le classique, le jazz, le rock, et les musiques du monde qui se déclinent par pays.
Pourquoi toi en tant que français tu as été tellement épris par la musique caribéénne ?
Je ne peux pas te dire, c’est comme si cela avait été une seconde nature, mais je sais que pour moi cela a été tout de suite un choc. Mes parents m’ont dit que nous avons des origines catalanes, mais est-ce vraiment la raison ? Je vibre, dans des concerts ou sur des morceaux que je viens d’acquérir je suis capable d’avoir des larmes qui coulent d’émotions. Ce n’est pas seulement de dire « ah oui on était allé danser et ça déchirait ! », non, je ressens vraiment une émotion très forte. Par exemple l’année dernière, Yeni de Van Van avec son « Despues de todo » m’a arraché des larmes de bonheur. C’est très puissant. J’ai la chance de pouvoir passer aujourd’hui la musique que j’aime et de ne pas me compromettre. Mon reggaeton c’est très sélectif, la bachata, le merengue aussi, je n’ai pas envie de faire des compromis. J’en ai fait, maintenant quand on me demande d’animer une soirée je dis « ok, mais vous savez ce que je programme , hein ? « . Je préviens toujours. C’est vrai que quand on fait des soirées Porto-Cubaine, je ne mets pas de timba hardcore, ça ne sert à rien. J’essaie de passer la musique plus « neutre », mais cela reste toujours la musique que j’adore. De toute façon je ne transporte avec moi que la musique que j’adore !!
Combien de cds as-tu dans ta valise ?
Je ne sais pas. Je pense que je pourrais mixer trois jours.
Les danseurs ne tiendraient jamais.
Non, mais j’ai de quoi tenir. (rire).
Quels sont tes projets pour la salsa ?
De faire venir des grosses pointures à Paris. On a un projet qui est en train de se faire, on touche du bois. De continuer à rester toujours en avance sur les morceaux… ce n’est pas la même chose que mes confrères du mambo, car eux se basent sur la musique du passé, je les chambre en disant qu’ils sont des archéologues. Mais moi je cherche les morceaux qui ne sont pas encore dans le réseau des maisons de disque, un peu comme dans la « House », faut se battre pour essayer de l’avoir en premier. J’ai la chance d’avoir un réseau relativement puissant qui me permet d’avoir des morceaux à l’avance. Le dernier Manolito, le dernier Bamboleo, Van Van. Il faut que je reste au top, les gens attendent aussi ça de moi. Il faut que je donne le meilleur de moi-même. Je suis à la mode, mais la mode passe et il faut être donc au-delà. Un bon DJ c’est quelqu’un qui écoute les gens et voit ce qu’ils aiment, ce qu’ils n’aiment pas. Il faut rester à l’écoute et ne pas prendre la grosse tête, surtout pas. Je ne suis qu’un médiateur entre les artistes et les gens, je ne suis pas autre chose. On m’appelle souvent Pro-JACK, (en référence à l’anti-dépresseur : Prozac) , car je me dois aussi de donner du bonheur aux gens. Mon bonheur passe par le bonheur de mon public. Si je vois que les gens sont heureux, c’est bon. S’ils repartent crevés, mais le sourire jusqu’aux oreilles, c’est gagné. La salsa est aussi une thérapie. Les gens viennent parfois pour oublier leurs peines ou leurs soucis quotidiens.
Où sera la salsa dans 10 ans, vois-tu une évolution dans le rôle de la salsa ?
L’évolution on l’a constaté, il y a de plus en plus d’écoles, des gens qui se disent profs, DJs, une plus grosse scission. Il y a beaucoup de soirées qui se montent et qui se cassent la gueule. Mais il y a en même temps beaucoup de personnes qui travaillent dans des secteurs où il n’y a personne pour le moment… ce qu’on appelle la « salsification » en province, ou en banlieue , ce qui , pour moi est très important. Antoine et Aniurka dans le 78, Elena et Thierry , François Lovighi dans le 91, un autre couple super dans le 77 ou Olivier Gustave en Bretagne. Ce sont des acteurs importants car ils forment des « forces nouvelles ». Mais en même temps il y a des gens qui profitent, qui se disent prof, qui se disent DJ, et font un peu n’importe quoi, mais c’est pour tous les métiers pareil. On a l’impression qu’il y a des clans, le clan du chauve, le clan d’untel, mais ce n’est pas comme ça. Je ne fais pas la compétition avec David Fagour ou Salserito par exemple !
On s’apprécie énormément, on n’est pas là pour faire la guerre, il n’y a pas du tout de rivalité. On se respecte mutuellement. Ses soirées du lundi à la Pachanga sont historiques et mes soirées du dimanche au WAGG commencent à l’être, les gens sont libres de choisir. L’évolution est difficile à estimer dans 10 ans, mais tout ce que je peux espérer c’est qu’on sera toujours là à donner du bonheur aux gens.
Est-ce qu’un jour tu aimerais vivre de la salsa ?
Non, je n’ai pas envie. Aujourd’hui c’est une passion et j’ai envie que ça reste une passion, dans le sens positif du terme. Je ne veux pas avoir de pression. Quand tu as la pression financière, tu es moins bon, plus irascible, moins disponible, moins sélectif, tu fais n’importe quoi. J’ai l’impression de vivre vraiment librement, si un patron me dit « ça va pas », je peux lui dire « tant pis on arrête » et le soir je pourrais toujours manger. Je veux que ça reste comme ça, ludique. Je ne suis pas sûr qu’il faille vivre de sa passion, mais c’est un autre débat.
Pourtant dans ta famille tu as un frère qui vit de ça ?
Oui, Christophe, et ça n’a pas toujours été facile pour lui. Il y a un directeur de théâtre qui a dit une fois à une amie à moi, une comédienne, « il faut d’abord travailler pour ton nom, et après ton nom travaille pour toi. » Tu luttes, tu travailles dur, pour te faire connaître, et quand tu es connu tu fais plus facilement ce que tu veux. Aujourd’hui les gens m’appellent et je refuse beaucoup de choses car je n’ai pas le temps ou pas l’envie. C’est important de faire ce qu’on a envie de faire. Les gens ressentent de toutes les façons que je mets de la musique que j’aime. Un DJ sans public est un DJ mort. Le public me donne de l’énergie et je leur en redonne. Il y a un véritable échange. Un DJ qui ne regarde que ses platines ne peut pas fonctionner. Il faut savoir regarder, écouter les gens, savoir mettre tel ou tel morceau, redonner de l’énergie s’ils sont crevés, c’est un vrai échange de bonnes énergies. Le public est essentiel. Il y a eu des soirées où je n’ai pas ressenti le public et dans ces cas-là, je suis mauvais. Je me sens mauvais. J’ai besoin que les gens répondent présents, sinon ça me lie les doigts.
Tu est tellement attiré par le Cuba et la musique cubaine – prévoirais tu de partir là-bas un jour ?
Non, je resterai ici. J’ai beaucoup voyagé dans le monde ; Paris est un carrefour qui me va bien. Je préfère vivre ici et aller vers les artistes que j’aime. Je pense pas que la vie cubaine puisse me satisfaire. Je n’aime pas les pays qui sont trop mono-cultures, je préfère les carrefours.
Toi qui a voyagé beaucoup, tu dois connaître Puerto Rico, la Colombie, la République Dominicaine, pourquoi Cuba ?
Je ne sais pas, la musique me correspond plus. Ensuite les gens, quoique c’est un peu casse-gueule comme réponse. A l’époque où j’ai découvert Cuba, le peuple avait une vraie intensité que je n’ai pas trouvé ailleurs. C’est souvent le cas dans les pays qui subissent une forte oppression. Aujourd’hui je suis un peu déçu, le tourisme a fait de gros massacres. J’ai fait des longs séjours mais la dernière fois que je suis allé c’était il y a deux ans. Je n’ai pas aimé les évolutions mais ce n’est pas dû aux cubains, c’est dû au tourisme et aux américains ; quand ils voient un touriste arriver ce n’est plus une personne qu’ils voient mais un dollar ambulant. Il n’y a plus ce côté spontané et généreux que j’ai connu. J’étais très étonné par la gentillesse des gens la première fois où j’y suis allé. Les gens voulaient communiquer et j’étais même méfiant ! Les cubains sont très communicatifs et très cultivés, on peut parler sur beaucoup de thèmes, ce qui n’est pas forcément le cas avec un dominicain de la campagne qui va juste te dire « comment ça va ? la famille ça va ? » et ça n’ira guère plus loin. Les artistes cubains sont très simples et accessibles, je ne connais aucun artiste cubain qui n’ait la grosse tête. Ils sont très à l’écoute des gens qui viennent les voir.
[Aniurka et Antoine rentrent dans la loge, pour annoncer le dîner ; nous commençons alors les photos.]
Parle-moi un peu d’Osvaldo Chacon qui est là parmi nous ce soir.
Osvaldo Chacon est un chanteur que j’ai connu à l’époque où il chantait avec Bamboleo, c’était la voix masculine de Bamboleo. Il est parti de Cuba pour Londres où il a fondé son groupe, ils ont fait des albums que j’aime beaucoup. C’est quelqu’un de très généreux, quelqu’un de très simple, de très humble. Antoine Joly avait l’excellente idée d’organiser un concert à Paris et je l’ai découvert à ce moment là. Olivier a eu l’intelligence et la sensibilité de l’inviter pour cette 3ème édition du Festival Cubain à Rennes. Normalement il devrait mettre le feu ce soir.
Normalement ?
S’il ressent le public, il mettra le feu. Un cubain met en général le feu, c’est ce que j’aime bien chez eux, une fois qu’ils sont sur scène, ils donnent tout, même si la salle n’est pas pleine.
Est-ce que tu constates des différences entre le province et Paris ?
Je vais te dire rien qui ne sorte du commun, mais je trouve que les gens de province ont un regard moins critique car ils vivent moins de soirées au quotidien, ont moins d’opportunités de sortir. Que ce soit à Rennes, à Lille, ou ailleurs, j’ai toujours été très bien reçu, j’ai toujours eu la chance d’être très bien accueilli et surpris par le public. Le public de Rennes est un public inépuisable. A Paris, il ne faut pas que la musique saute, si elle saute on entend des grosses huées, il faut que les vestiaires soient bons, il faut pas que les consommations soient chères, il faut pas qu’il y ait de l’eau chaude dans les toilettes, on a l’impression que quoi qu’on leur donne c’est pas assez. Je n’hésite plus à venir en province, ça fait trois ans que je viens et c’est toujours un public très chaleureux, je bloque mes dates exprès.
Pour Osvaldo Chacon toute à l’heure, est-ce que tu prépares ton mix déjà ?
Non, je ne prépare rien de tout. Le public va me faire évoluer ma programmation et y inclure des séquences reggaeton merengue bachata si besoin est. Je sais aussi qu’il y a beaucoup de parisiens qui sont venus et je n’ai pas forcément envie de changer mon mode de fonctionnement et de choix artistique.
Une question qui peut paraître idiote: mais comment fais-tu pour dormir, car tu travailles le dimanche soir, le mardi et le jeudi soir avec le travail à plein temps ?
Je suis un peu ce qu’on appelle un hyperactif, j’ai besoin de bouger sans arrêt, je ne peux pas rester sans bouger. Je refuse des soirées car je connais mes limites aussi. Une semaine sans mixer est un vrai manque, donc je me suis créé un rythme qui me corresponde.
Mais tu ne dors pas la nuit ?
Si, si je dors la nuit, j’ai besoin de sommeil comme tout le monde. Mais je sais aussi me gérer avec les sommeils éclair. Si je suis fatigué, une fois la musique lancée, cela me redonne l’énergie nécessaire.
n.b.: Jack el Calvo organisera un voyage clé en main pour le festival de Jazz à Montréal, le 28 juin-9 juillet 2006, détails disponibles ici
Merci pour ce superbe moment.
Rédigé par : JACK | 15/02/2006 à 13:41